Dans son best-seller international Comment truquer un match de foot ?, le journaliste d’investigation et universitaire canadien Declan Hill explique comment les résultats de certaines rencontres, dont des “grands matchs” suivis dans le monde entier, seraient en fait truqués. La filière corruptrice serait composée d’anciens joueurs, de mafieux et de parieurs professionnels : en corrompant les joueurs et/ou l’arbitre, il feraient du pari une science exacte leur permettant de miser sur un résultat précis sans prendre de risque.
Dans cette interview exclusive*, Declan Hill nous parle de l’impact d’internet sur le trucage et les paris qui en découlent.
Footbuzz : On imagine que le développement d’internet a facilité la tâche des truqueurs, en leur permettant de parier anonymement et à distance. Est-ce le cas ?
Declan Hill : Oui, bien sûr. C’est désormais beaucoup plus facile pour les truqueurs de placer des paris. Il y a en fait deux éléments clés dans le processus de trucage : le premier, évidemment, est la prise de contact avec les joueurs et les arbitres afin de les corrompre ; le second est le pari lui-même.
C’est une opération complexe, aussi complexe que la corruption en bourse. Les truqueurs mettent beaucoup de temps afin de comprendre comment s’y prendre. Avec l’essor mondial des paris en-ligne, c’est devenu beaucoup plus facile. Avant, les truqueurs devaient faire appel à des « barbes », c’est à dire des gens qui se déguisaient pour aller placer des paris auprès des bookmakers.
Est-ce que, à l’inverse, internet n’a pas aussi augmenté les capacités de contrôle des autorités, qui peuvent désormais tracer les opérations suspectes ?
Ça dépend du sport en question, et des marchés sur lesquels les truqueurs placent leur argent. Les truqueurs les plus malins n’utilisent généralement pas les marchés légaux, où leurs paris peuvent être facilement tracés. Ils préfèrent le marché noir asiatique, où l’argent est intraçable.
Du côté positif, certaines autorités sportives ont utilisé les informations qui leur sont transmises sur l’évolution des cotes afin de mener des enquêtes. Le tennis, notamment, a un sérieux problème de trucage, et ses autorités ont le mérite d’avoir au moins essayé de commencer à s’y attaquer.
Cela dit, la plupart des autorités sportives ont réagi au problème par la politique de l’autruche. Elles organisent éventuellement, de temps en temps, une conférence de presse ou autre événement médiatique, et y sortent les banalités d’usage : “Nous ferons le nécessaire pour préserver l’intégrité de notre sport. Nous mettrons en œuvre l’ensemble des moyens dont nous dispons afin qu’il puisse continuer à servir d’exemple à la jeunesse en lui transmettant ses valeurs d’intégrité, de courage et de dépassement de soi.” En réalité, rien n’est fait.
Ce qui est dangereux ici est qu’il s’agit de l’existence même de certains sports. En Asie, des ligues nationales de football, et la crédibilité de beaucoup de sports, ont été détruits par cette corruption. Une grande partie du sport asiatique n’est aujourd’hui plus qu’une mauvaise blague. C’était la même chose en Europe, à la fin des années 1890 : de nombreux sports se sont tout simplement effondrés, tellement il y avait de trucage lié aux paris. C’est l’une des raisons pour lesquelles le mouvement Olympique moderne a été créé, et pourquoi l’amateurisme y était autant promu. A l’époque, des sports entiers étaient détruits par le fléau. Nos grands-parents et arrières grands-parents étaient d’ailleurs très efficaces dans leur combat contre le trucage sportif. Il est désormais temps pour nous d’en tirer des leçons, et des les appliquer au sport d’aujourd’hui.
Vous avez écrit que le web a également permis aux parieurs de diversifier leurs paris, et donc d’optimiser leurs gains. Pouvez-vous nous expliquer comment ?
Auparavant, les truqueurs ne gagnaient de l’argent que sur le résultat final d’un match. Aujourd’hui, ils peuvent le faire sur le score à la mi-temps, les cartons rouges, les cartons jaunes, le minute à laquelle les buts sont marqués, etc. Ils disposent d’un nombre infini de moyens d’augmenter leurs gains. En comparaison, une très bonne vente dans le domaine de la drogue peut permettre un bénéfice de 100% (je ne parle pas des grands chefs de cartel). Un bon trucage de match peut rapporter 4 à 5 fois le montant misé, sans aucun des risques lié au trafic de drogue.
Il y a-t-il assez de coordination entre les bookmakers, les autorités gouvernementales et celles du football pour s’adapter aux nouveaux enjeux du trucage à l’ère d’internet ?
Non. Absolument pas. L’une des raisons est qu’il y a toute une couche de corruption déjà existante dans le milieu sportif. Les autorités sont pétrifiées à l’idée de la révéler au grand jour. Par exemple, dans mon livre, je parle de la vie sexuelle de certains arbitres officiant en Ligue des Champions. Il y avait une culture, de longue date, d’offrir des prostituées de luxe aux arbitres avant les matchs. C’était organisé par de nombreuses équipes (et pas juste Bordeaux ou Marseille, dont le passé en la matière est connu de la plupart des lecteurs français). Ce n’est pas arrivé dans tous les clubs, ni avec tous les arbitres, mais c’est suffisamment arrivé pour que tout le monde sache ce qui se passait. Et pourtant, pendant longtemps, personne n’a rien fait d’efficace pour l’arrêter.
Quelles mesures pourraient, selon vous, être des remèdes efficaces au problème ?
Il y en a beaucoup. Une en particulier pourrait faire des miracles. Il s’agirait de mettre en place des départements de sécurité animés par des anciens policiers, des durs, expérimentés dans les grandes affaires de crime organisé. C’est ce qui a été fait en Amérique du Nord. Évidemment, ça n’empêchera pas certains cas, car la corruption fait partie de la nature humaine, mais cela en réduira fortement le nombre.
De manière plus générale, comment jugez-vous la réaction du monde du football à la sortie de votre livre l’an dernier ?
Il y a vraiment eu deux tendances. L’une, très bonne. Des personnalités comme Emmanuel Petit sont montées au créneau pour dire que le livre racontait l’histoire du véritable conflit qui divise le monde du football en deux camps. De nombreux joueurs et officiels m’ont contacté, et ensemble, nous essayons de mettre en place une agence anti-corruption officielle, qui aurait pour but d’aider à rendre le football plus propre.
Cela dit, la plupart des officiels ont fait de leur mieux pour ne pas réagir au livre. Ils ont simplement trop peur de faire quoi que ce soit.
Avez-vous reçu des menaces suite à la publication du livre ?
Eh bien en fait, la plupart des menaces et autres avertissements sont venus avant la publication. Il y a une vieille recette dans le journalisme d’investigation : si vous voulez écrire un livre polémique, mettez-y quatre-vingt-dix pour cent de ce que vous savez, et gardez sous le coude les dix pour cent restants. Comme ça, en cas de problème, vous pourrez toujours dire « si vous faites quoi que ce soit, je lâche ce qui me reste ». En ce qui me concerne, j’ai publié soixante pour cent, et gardé quarante. Ce que je n’ai pas publié est avec mes avocats. Si ma famille ou moi rencontrons le moindre problème, ces éléments sortiront.
* Interview réalisée à l’origine par l’un des co-fondateurs de Footbuzz pour son propre blog, puis cédée à Footbuzz avec la permission de Declan Hill.